Est-ce qu’être moi suffit ?

Nous avons tous une idée assez précise de ce qu’est « être une bonne personne ». Cela passe par des critères, tout comme notre idée de « être beau ».
Des fesses comme-ci, des yeux comme-ça, un poids à tels chiffres, un maquillage ou une tenue comportant tels éléments…

Cela nous fait beaucoup regarder du côté… des autres.
Combien de fois j’ai pâli (métaphoriquement) devant quelque chose qu’une autre personne était ou faisait, parce que je voulais être ou faire la même chose, parce que cela entrait dans mes critères du « bien » ou du « beau » ?
Je suis sure que vous le faites aussi, et… tout le monde le fait, dans une certaine mesure. Certains plus que d’autres, et certains d’une façon plus « maline », plus saine que d’autres.

Il y a deux manières de regarder vers les autres pour avoir une idées d’où on en est, soi.

L’une est belle, et saine, et nous emmène plus haut, cela s’appelle l’inspiration.
L’inspiration fait résonner quelque chose que l’on a déjà en nous (souvent sans le savoir) au moment où on le voit chez l’autre. Comme si ce trait, celle qualité nous appelait. C’est un appel à faire fleurir et fructifier notre propre jardin. C’est un appel à devenir plus grand que notre propre stature, et « cela sent bon ». Sans que nous sachions vraiment vers quoi ça nous emmène, on est en appétit.
Beaucoup de gens m’ont inspirée. Des gens aussi variés que Terry Pratchett, Christine Arylo, Shelley Riutta, Rafik Djoumi le réalisateur de l’émission Bits sur Arté, Tolkien, Ursine, ma photographe, la quasi-totalité de mes camarades d’escrime, ma soeur…
Ces personnes m’ont donné envie de réveiller une qualité que j’avais en moi,  souvent dormante, parfois exprimée, mais bien présente : vous ne pouvez pas admirer (ni tout simplement remarquer) à l’extérieur une qualité que vous n’avez pas à l’intérieur. C’est comme un jeu d’aimants : si vous n’aviez pas d’aimant en vous, vous ne pourriez pas détecter le fer.

Mais voilà, cette inspiration allait souvent de pair avec un pincement au coeur, et cela m’amène à vous parler de la deuxième façon que l’on a de regarder vers l’extérieur : la comparaison.
Je vous le dis tout de suite, la comparaison est un poison ! Un véritable tue-la-joie. Parce que, quand je regardais mes camarades d’escrime se déplacer avec aisance sur le parquet du gymnase, une épée longue ou un fleuret à la main, comme s’ils flottaient en l’air, et en dégageant une puissance pas possible, autant vous le dire, je ne me disais pas « wahhh, bientôt, moi aussi je serai comme ça », mais « oh làlà, je serai JAMAIS comme eux. ».
PAF ! Prends-toi ça dans le nez, pauvre tarte, regarde comme je piétine tes espoirs.

Il y a pire. Des fois, on se dit carrément « mais pourquoi tu ne peux pas juste être bonne au moins une fois ? Regarde, c’est facile pour eux, pourquoi toi tu es à la traine ? Pourquoi tu n’as pas ce niveau ? Pourquoi ta tarte au citron est moins bonne que celle d’Annabelle ? Pourquoi tes fesses ne sont pas aussi musclées que celle de Jules ? Pourquoi ? »
Là, la comparaison devient carrément une arme terroriste retournée contre soi. C’est affreux, non ? Jamais vous ne parleriez à votre petite soeur d’une telle façon, n’est-ce pas ?
Non, einh ?
Mais à vous… là, c’est une autre limonade.

La comparaison m’a souvent fait faire n’importe quoi. Je me rappelle d’une amie que j’avais dans le passé (scoop : ça s’est mal fini. Normal, on avait une relation où je mettais des tonnes de compétition. Pas vraiment un terreau propice à faire pousser des belles fleurs).
Elle me semblait très populaire, très appréciée, avait un petit côté artiste, faisait des choses originales, gardait son thé dans des petites jarres en poterie artisanales (la classe), se vaporisait le visage à l’eau de bleuet le matin (la classe), prenait soin d’elle (la claaaaaaaasse). Elle lisait de la poésie, ce genre de choses.
Est-ce que la poésie m’intéressait ? Non, absolument pas. Mais j’en ai quand même acheté un livre, pour faire comme elle. Est-ce que j’avais envie, réellement, de me faire du sérum maison à l’huile de pépins de kiwi ? Non plus, mais j’ai quand même été faire un casse chez Aromazone et je suis repartie avec douze flacons d’huiles essentielles (pas de pépin de kiwi, désolée).

Et qu’est-ce que j’en ai retiré ?
Oh, pas grand-chose.
Alors, oui, j’ai appris à quoi sert l’huile essentielle de carotte (ouaaaaaais. Hem. Bon. Ok), mais je me suis fatiguée pour rien, je me suis créée beaucoup de stress, et je me suis surtout éloignée de la seule personne que je pouvais vraiment être : moi.
Une bonne amie me l’a dit, plusieurs années après, et cela m’a beaucoup touché. Je crois que je ne l’oublierai jamais.
« Elisa, tu croyais que Annabelle [oui, le prénom n’est pas le sien, einh] était si populaire et si aimée… mais moi, c’était toi que je voulais. Je t’aimais parce que tu étais Elisa, et ça me brisait le coeur de te voir essayer d’être Annabelle. »

BAM ! Vous voyez la chance que j’ai, d’avoir des amis comme ça ?

La vérité, celle qu’on oublie tout le temps, c’est que… être soi suffit.
On croit, sincèrement, d’ailleurs, qu’on doit être plus, qu’on doit être mieux. La vérité (bis), c’est que nos amis se foutent éperdument qu’on soit prix Nobel de physique nucléaire ou que nos fesses soient si musclées qu’on peut casser des briques avec. Ou si c’est le cas, c’est vraiment le moment de s’interroger sur ce qu’on fiche avec ces gens.

« Après le match de lutte », photo de Laure Bonnier, prise à l’HEMAC 2017

Un ami à moi m’a dit l’an dernier, au sujet de la femme qui est devenue sa compagne qu’il ne lui « attribuait pas de points » dans un domaine particulier (ni la physique nucléaire ni la tarte au citron, donc), mais qu’il était, je cite « ouvert avec elle, proche, et elle a de la valeur à mes yeux ». La possibilité qu’il avait de s’ouvrir, d’être en intimité avec elle surpassait largement toutes les (nombreuses) qualités de cette jeune femme. Et bien sur, si on lui demandait de citer toutes ses qualités, il aurait pu en faire une longue liste… mais ce n’était pas au premier plan. Il ne l’aimait pas pour ça.

Au final, être soi suffit.
Vraiment. Même si c’est difficile à croire.
Vous n’avez pas à ajouter une pincée de sel, ni un tour de moulin de poivre (ni un trait d’eye-liner ou une pointe de wax à moustache).
De toute façon, si vous vous modifiez au point que vous ne ressemblez plus assez à vous-même, les gens vont aimer un fantoche qui n’existe pas. Il n’y a rien de mieux que la vérité, car elle attire à vos côtés des personnes saines qui vous prennent « en totalité », comme un package. Les anglophones disent « warts, and all » (« verrues, et tout »). Vous avez besoin de ce genre de gens à vos côtés, certainement pas d’amis qui recherchent un expert en pâtisserie ou en physique nucléaire. Ça, ça s’appelle des collègues de travail. Et bien que ce soit OK d’en avoir, ce ne sont pas eux qui vous tiendront la main la nuit où vous aurez besoin d’une épaule pour pleurer.

Même si ça fait peur, même si le trait d’eye-liner supplémentaire ou la pointe de wax pour moustache vous rassure et vous donne l’impression d’être « plus », vous pouvez les laisser tomber.
Car je le redis, être vous suffit.