Notre corps n’est pas une idée abstraite

Vous connaissez ce moment où vous avez les paumes moites et la tremblotte de parler à quelqu’un parce qu’il.elle est plus beau.belle que vous ? Où vous vous dites « mais qu’est-ce que je fais là ? on boxe pas dans la même catégorie… » Et où chaque détail physique devient écrasant : je suis plus petite, plus grosse, mes seins ont une forme de chaussettes, j’ai de la cellulite, j’ai des poils, quand je me tiens debout, j’ai autant de grâce qu’un manche à balais, je… Je… AAAAAHHHH, je vais aller m’enterrer sous un rocher et ne plus jamais sortir parce que mon apparence ternit la face du soleil » [explosion apocalyptique, divers effets pyrotechniques, musique de John Carpenter, fondu au noir, générique de fin]

Interview : "Coucou les girls"

"Des complexes, on en a tous ! Aimez-vous et votre corps, personne ne le fera pour vous."Elle a créé Coucou les girls pour montrer que les photos parfaites sur Instagram, c’est pas la réalité. Elle raconte.

Publiée par Brut sur Mercredi 15 mai 2019

Bon, en somme, vous avez connu ça ?

Ou même une version atténuée de ça ?

Vous vous êtes dit « je DOIS corriger ces fautes que porte mon corps, pour être enfin comme il faut ? »

C’est là que je veux vous emmener, le « il faut ».

Qui a dit qu’il « fallait » être d’une certaine manière ? Je vais vous le dire, moi : les autres.
Dans les années 1920 la mode à la garçonne définissait une poitrine aussi plate que celle d’un adolescent comme étant le top de l’élégance.
Au quatorzième siècle, un beau ventre féminin était rond et proéminent.
Avant que Coco Chanel ne décide que le bronzage est du plus bel effet, la peau se portait aussi pâle que possible, et c’était aussi un signe de réussite sociale, car ça signifiait qu’on n’avait pas à travailler aux champs en plein soleil.

Vous voyez le point commun de ces critères ? Ils sont tous abstraits. Ils sont tous parfaitement arbitraires et érigés en absolus. Tant qu’on est dans l’abstraction, il y a pas moyen de discuter.

Le problème, c’est que ces idées abstraites, on les absorbe (telle une plante l’eau du sol) depuis notre naissance, de manière inconsciente aussi bien que consciemment. Un bébé est une table rase, totalement vierge de références. Ce qu’il va contenir comme idées en grandissant, ÇA A ÉTÉ MIS LÀ. Par la culture. Par les images que vous voyez tous les jours (que ce soit sur des affiches dans le métro ou dans une rue de village du quatorzième siècle, c’est pareil, les gens). Par ce que vos parents/éducateurs/personnes importantes vous ont dit. Mais aussi par ce que ces personnes importantes ne vous ont PAS dit. On sait très bien penser en creux. Si aucune femme grosse de votre entourage n’a jamais été complimentée pour sa beauté, il y a de fortes chances que, même du haut de vos huit ans, vous en tiriez une conclusion. Vous voyez où je veux en venir ?

Quand on est dans l’abstraction, on ne peut pas savoir si nos goûts sont nos goûts. Si je m’épile parce que j’ai envie ou si je le fais parce qu’une partie de moi-même use de coercition, de menace et d’intimidation pour me le faire faire.
« On va me trouver bizarre si je ne le fais pas » EST une forme de coercition. D’abord externe, parce qu’on a absorbé cette idée de notre milieu, puis interne, quand c’est devenu un rouage même de mon raisonnement.

Seules vos tripes peuvent vous renseigner sur ce que vous faites vraiment par aspiration (c’est à dire par envie réelle) ou par influence, et à quel pourcentage ces deux forces s’expriment. Seule l’émotion, le ressenti, cette brûlure au fond de votre bidon peut vous dire ce que vous êtes en train de faire. De vous empouvoirer, ou de vous laisser diriger par un implant culturel ?
Là, on n’est plus dans l’abstraction. On est dans le vivant et le réel. Une idée n’a plus le pouvoir de vous manipuler quand vous sentez ce que vous disent vos tripes.

La marque Princesse Tam-Tam qui fait enfin campagne avec des mannequins au-dessus du 36

Et vous savez quoi ? C’est qui qui drive votre attirance pour quelqu’un ? VOS TRIPES !
C’est qui qui déclare que quelqu’un émane un fluide qui vous enivre, quel que soit son tour de taille, l’état de ses dents ou le degré de tabagisme perceptible dans son haleine ? Vos tripes encore.
On va prendre quelques extrêmes.
A votre avis, Serge Gainsbourg, Salvador Dalí ou Rossy De Palma, c’est des critères abstraits qui ont fait leur IMMENSE succès artistique, entrepreneurial et sentimental ? C’est la moustache en guidon de vélo qui, en toute objectivité, subjuguait les amantes de Dalí ?
Non.

Votre vraie essence, votre vraie splendeur et votre vrai élixir d’attirance… c’est vous. Pas une abstraction basée sur les centimètres, la texture de peau ou sa densité pileuse au centimètre carré. Vous êtes un être vivant, bougeant, mouvant, sentant. Vous êtes bien plus que quelques paramètres décelables à l’oeil nu. Et votre essence ne peut s’exprimer dans toute sa rayonnance que si vous lui laissez la place. Que si vous le sortez du carcan émotionnel et énergétique du jugement que vous portez sur votre corps, votre performance, de vos supposés succès et échecs.
Si vous vous voyez laid.e, ça se sentira. Votre lumière en sera ternie, amoindrie. Votre énergie sera faible… et (la vie a vraiment des principes de salopard) vous récolterez des résultats à l’avenant, c’est à dire que vous deviendrez moins visible, moins valorisé.e, moins complimenté.e…
Pas parce que vous ne le MÉRITEZ pas. Pas parce qu’il y a quelque chose d’inhéremment raté ou défectueux en vous, mais parce que VOUS avez brouillé votre signal en le frappant du sceau de la laideur. En français simple et moderne (oui, parce que je vous mets de la grosse emphase bien biblique, là), vous vous êtes étiqueté.e « moche ». Boum. Le couperet est tombé, mais c’est vous qui aviez la main sur le levier de la guillotine.

Bien sur, vous ne vous êtes pas fait ça tout.e seul.e.
On le sait.
J’ai même commencé par là : toutes ces idées reçues sur le beau, vous les avez absorbées parce que la société vous les a, intentionnellement autant que par hasard, inoculées dès le lait de votre mère (dont les seins avaient probablement une forme non-conforme aux standards de beauté de son époque, quelle que soit son époque, qu’on soit bien clair.e.s).

Sarah Sapora sur Instagram, grande avocate de l’amour de soi, quelle que soit sa forme
https://www.instagram.com/sarahsapora/

Mais vous pouvez reprendre le pouvoir, sortir de l’abstraction et SENTIR au lieu de mesurer. Nul.le n’a le pouvoir de vous faire sentir inférieur.e sans votre participation. Notre société a érigé un piédestal à la beauté. Les gens « beaux » (quoi que ce terme veuille dire compte tenu des critères en vogue en ce moment) sont avantagés. Pour les entretiens d’embauche. Pour le capital sympathie dans la rue. Pour être plus pris au sérieux et mieux écoutés. On se met VOLONTAIREMENT (j’arrête pas de crier, décidément…) en-dessous d’eux dans la chaîne alimentaire sociale. On se COMPARE à eux, on se flagelle de ne pas être comme eux.
Wow. Calmos. Arrêtons tout ça. C’est de la démence, non ?

Être « beau » est un hasard complet. Il suffit de naître avec les caractéristiques appréciés d’une époque. Dans 250 ans, qui sait, faire moins de 1,50m sera la beauté ultime, on n’en sait rien. Ils vont moins rire, tous les grands à ce moment ! L’idée de « travailler » à se rendre beau, en faisant des pompes, des épilations, des liposuccions, du maquillage, du shopping et des plans sur la comète, vous sentez combien c’est esclavagiste et fatiguant quand c’est motivé par la honte et le malaise, quand ça part d’une abstraction ?

Si vous SENTEZ que votre moi « gold », que le « moi » qui exprime votre pleine santé, votre plein pouvoir, votre plein amour de vous-même a 20 kilos en plus ou en moins, très bien. Ce n’est pas une abstraction. C’est un ressenti, c’est votre essence qui s’exprime. Suivez-la, elle sait où aller.
Le reste du temps, gardez votre énergie et votre estime de soi, et ne la distribuez pas à des idées abstraites recyclées jusqu’à la nausée par une société qui se fiche de votre bonheur.

Vous êtes tous très beaux.